Publié le vendredi 13 mars 2009

Réplique d'Amir Khadir au discours inaugural du premier ministre

13 03 2009

Réplique d'Amir Khadir au discours inaugural du premier ministre

Le 12 mars 2009

Montréal, le 12 mars - Pour visionner la réplique au discours d'ouverture de Jean Charest du député de Mercier Amir Khadir, simplement cliquer ici

Le verbatim du discours :

« M. le Président, en attendant que les partis présents à l'Assemblée nationale, conformément à leur programme, prennent les moyens de réformer le système électoral pour permettre une représentation plus proportionnelle des opinions exprimées par notre peuple, je veux d'abord, au nom de mon parti et au nom aussi des électeurs verts qui sont privés de sièges à l'Assemblée nationale actuellement, souhaiter bon succès à tous mes collègues dans l'accomplissement de leur devoir de représentants du peuple.

Je voudrais aussi profiter de ces quelques moments pour rendre hommage à la détermination puis au courage de Mario Dumont en politique au cours de ces 15 dernières années. Bien sûr, sur le plan des idées, tout nous sépare mais il faut reconnaître ce qu'il a accompli. Je ne sais pas si, dans mon discours, on va retrouver quelques-uns de ses mots également, que ce soit «le peuple», que ce soit «les classes moyennes», que ce soit «le monde», mais, si c'est le cas, bien, j'espère que ça lui fera plaisir.

Alors, M. le Président, il y a une crise et nous sommes tous responsables; responsables au-delà des lignes de parti, responsables au-delà des responsabilités individuelles des décideurs publics. La crise dont je parle n'est pas seulement la chute de la Bourse ou les pratiques d'investissement insensées de la Caisse de dépôt. Bien sûr, la population a raison de demander des comptes aux banquiers, aux financiers qui ont trahi la confiance des épargnants, qui ont floué nos petits entrepreneurs et ont empoché par millions des salaires astronomiques, des bonus et des primes de départ inacceptables.

La vraie crise dont je veux parler et dont nous sommes tous et toutes responsables à des degrés divers, c'est la crise de notre système économique: un système dans lequel, malgré toutes les richesses et les biens de consommation produits par nos travailleurs en plus grande quantité en fait que notre société a besoin, que l'humanité a besoin, nos familles s'endettent pour maintenir leur niveau de vie. Nos gouvernements s'endettent également pour rendre des services pourtant jugés essentiels. Alors, pire que ça, on n'arrive même pas à enrayer la pauvreté alors qu'il y a une loi, il y a une détermination unanime de l'Assemblée nationale depuis nombre d'années. Je ne parle pas de la pauvreté en Afrique ou en Asie, je parle de celle qui sévit chez nous, dans nos quartiers populaires à Montréal, à Québec, à Hull ou à Laval même. Je les ai visités récemment. Il suffit de regarder, on s'aperçoit que notre système malheureusement laisse trop de monde sur le carreau, des familles à faibles revenus, de jeunes mères au salaire minimum, des personnes rendues vulnérables exclues des opportunités par des circonstances de l'existence qui ne sont pas toujours du contrôle des individus. Partout dans les rencontres que j'ai eues avec des citoyens, avec des groupes, la même question surgit naturellement: Est-ce qu'on en fait vraiment assez, dans ce système, pour enrayer les inégalités, pour répondre aux besoins de la population?

La crise dont je parle et dont nous sommes responsables collectivement, c'est la crise d'un système qui encourage la surconsommation, qui est dopé à la croissance, un système qui, malgré tout le tort qu'on a causé à la nature, souvent de bonne foi pour bien faire en l'exploitant et en la polluant sans regarder, laisse de plus en plus de gens sans emploi. Il faut se rappeler que des dizaines de milliers de nos travailleuses et de nos travailleurs avaient perdu leur emploi bien avant que la crise financière actuelle soit amorcée.

Alors, cette double crise de l'économie et de l'environnement, nous en sommes responsables parce qu'on les a laissés faire. Nous sommes responsables au-delà de la partisanerie politique, je disais, parce que des gouvernements de droite mais aussi des sociodémocrates ont laissé les règles du libre marché dominer complètement nos sociétés. On a laissé agir à leur guise ceux à qui le statu quo profite. Ces pouvoirs financiers de Wall Street, de Bay Street, de Québec inc. qui nous ont imposé leur loi économique, leur appétit pour la spéculation, le profit maximum, une économie casino où nos gouvernements, plutôt que de décider, ont été réduits, malheureusement souvent sans opposer de résistance, à faire le croupier d'une économie contrôlée par des patrons de banque et de grandes industries. Nous avons accepté cela parfois par indifférence et parfois par apathie, mais nous avons sans doute été trahis par le fait que nous n'avons pas toujours été informés adéquatement de tout cela. C'est souvent par manque d'information, si ce n'est pas désinformation, que nous avons laissé nos gouvernements privatiser ce qui rapporte et ce qui profite et assumer, prendre la responsabilité de tous les risques et des pertes.

Il suffit de voir les risques que s'apprête à prendre le gouvernement sur les emprunts de firmes étrangères qui veulent construire le CHUM et l'Hôtel-Dieu de Québec, par exemple. À qui profitent ces PPP si indirectement nous finançons nous-mêmes par les garanties qu'on offre la construction d'infrastructures en plus de payer de très profitables loyers à des gros intérêts privés pour se faire soigner dans les hôpitaux ou pour passer sur des ponts comme celui de la 25? Oui, M. le Président, nous avons laissé nos gouvernements privatiser ce qui rapporte et ce qui profite et faire assumer aux contribuables les risques et les pertes.

Pour s'en convaincre, il suffit de voir les profits scandaleux que tirent les compagnies d'assurance et les multinationales pharmaceutiques de notre régime d'assurance médicaments du Québec. Comme médecin, je peux témoigner en long et en large là-dessus.

Il suffit de se rappeler que les multinationales qui rasent nos forêts ont reçu plus d'aide et de cadeaux fiscaux qu'elles n'ont payé d'impôt et de redevances au peuple du Québec depuis 25 ans. L'Action boréale en a fait déjà la démonstration.

La vérité sur notre économie, c'est que, depuis des décennies, tous les six ou sept ans, une bulle financière et spéculative éclate. Les victimes sont toujours les mêmes: la classe moyenne, les travailleurs à faibles revenus ou les assistés sociaux. Les gens ordinaires, quoi, à qui on demande de se contenter de maigres salaires, à qui on demande toujours de faire les premiers sacrifices, d'accepter de payer plus de tarifs pour se chauffer, pour aller à l'université ou pour se faire soigner. Les gagnants sont toujours les mêmes: ceux qui tirent profit du statu quo, qui sont organisés en lobbys puissants pour forcer le gouvernement et les pouvoirs publics à leur accorder des privilèges sur le dos de la société, ceux qui réclament sans cesse des baisses d'impôt qui ne soulagent en rien le fardeau des classes moyennes qui subissent, eux, en retour l'augmentation des tarifs des services publics.

M. le Président, notre peuple a le droit de savoir que les baisses d'impôt profitent d'abord aux plus riches, ces détenteurs de capitaux, ces banquiers, ces grands industriels qui, depuis 30 ans, ont convaincu de gré ou de force nos gouvernements à leur accorder toujours plus de privilèges, de leur accorder le privilège surtout de faire ce qui leur plaît et rapporte avec l'environnement et avec la société. En somme, pour payer le moins de salaires, faire le plus de profits et payer le moins d'impôt. Voilà le système dont nous sommes collectivement responsables, que nous avons accepté parce qu'on les a écoutés, parce qu'on les a trop longtemps laissé faire.

Voilà, M. le Président, ce que le député souverainiste de gauche - je le répète pour le bénéfice de M. le premier ministre - ce que le député souverainiste de gauche a à dire au premier ministre, c'est qu'il n'est pas obligé de continuer à écouter les mêmes puissances économiques qui nous ont depuis trop longtemps imposé des choix qui ne nous ont pas profité. Si le gouvernement pense sincèrement, comme l'a dit le premier ministre, que cette double crise de l'environnement et de l'économie doit déclencher une véritable révolution de développement durable, alors là le gouvernement ne peut pas, ne doit pas nous imposer des coupures de services ou des hausses de tarifs car ça reviendrait à relancer l'économie contre les plus démunis, contre la société, ce qui en fait tout le contraire du développement quand on pense au développement en fonction de l'intérêt humain.

Le gouvernement ne peut pas appeler cela durable, ce développement, et investir tout l'argent de l'État dans de ruineux projets d'infrastructures de route ou d'asphalte et presque rien pour le transport en commun et se lancer dans un plan Nord qui n'est rien d'autre qu'un plan d'exploitation minière effrénée dans un vaste territoire fragile qu'il faut plutôt protéger. Surtout quand on sait ce que les grandes compagnies minières sont habituées à faire, de tous temps, au Québec, en polluant tout sur leur passage et en forçant des petites communautés, comme c'est le cas actuellement à Malartic, à accepter un projet de mine à ciel ouvert, en pleine ville, qu'aucun gouvernement responsable n'accepte plus même dans les pays beaucoup moins fortunés qui ont beaucoup plus besoin de ces ressources.

M. le Président, le premier ministre disait, hier, croire que les deux crises sont liées autant dans leurs causes que dans leurs solutions. Je suis tout à fait d'accord. Alors, voilà pourquoi, comme député souverainiste de gauche, j'ai à proposer à son gouvernement, en toute souveraineté, de cesser de se laisser guider par les mêmes pouvoirs économiques, par les même lobbies industriels, par les mêmes experts financiers qui, par le passé nous ont amenés à prendre les décisions qu'on a prises.

Alors, pour que le développement soit responsable il doit être au service de la société. Il faut que les solutions qu'on recherche soient résolument différentes de nos habitudes passées, M. le Président. Il faut que le gouvernement rompe avec le laisser-faire, le tout-au-marché. En toute souveraineté, qu'il soit de gauche ou de droite, le gouvernement peut accueillir les investisseurs étrangers, les investisseurs de toutes sortes, mais exiger, souverainement, comme un gouvernement responsable, des grandes entreprises qu'elles respectent nos travailleuses et nos travailleurs et les contraigne à le faire au besoin en augmentant le salaire minimum à un niveau décent. Ce minimum est à 10,40 $ aujourd'hui pour qu'une travailleuse, pour qu'un citoyen qui travaille à temps plein au salaire minimum soit au-dessus du seuil de la pauvreté.

Le gouvernement peut, en toute souveraineté, exiger aussi des entreprises qu'elles respectent les lois, qu'elles respectent nos lois en payant leur impôt comme tout le monde, qu'elles respectent notre langue, notre culture. C'est une question de fierté, c'est une question de devoir devant notre histoire.

Alors là, la question que le député souverainiste de gauche se pose, ce n'est pas de savoir si un gouvernement est capable ou pas toujours d'avoir gain de cause dans cette négociation, dans ses exigences, on peut accepter que parfois il doive démontrer une souplesse. Mais la question demeure : Est-ce qu'un gouvernement responsable devant son peuple considère que le peuple québécois mérite plus que ce petit peu? Est-ce que le gouvernement considère que les Québécois n'ont pas à se contenter de tout ce que leur imposent les milieux financiers et les marchés, que, comme peuple souverain, comme d'autres peuples le font, on peut se tenir debout? Il faut en particulier s'assurer qu'à chaque fois que c'est possible toutes ces conditions qu'on a mentionnées soient réunies pour qu'un développement soit vraiment social et qu'il soit durable. Il faut que nous soyons ouverts, pour qu'on puisse faire ça, à toutes les remises en question. Est-ce qu'on est prêts à ces remises en question? Est-ce que nous somme prêts à bousculer ces forces d'inertie, ces élites économiques qui bloquent les changements...

Par exemple, pour que le développement soit durable, ce n'est pas des mégawatts produits par des projets hydroélectriques qu'on a besoin, ce dont on a besoin, c'est des négawatts. Comme le disait la commission sur l'avenir énergétique du Québec déjà, il y a plus de 10 ans, c'est qu'on a besoin donc d'économiser de l'énergie par un vaste chantier d'efficacité et d'isolement énergétique dans nos maisons, comme je le proposais à la ministre des Finances dans la consultation prébudgétaire. L'hydroélectricité nous a servis dans le passé, c'est vrai, mais c'est du passé. Aujourd'hui, ce n'est plus considéré comme de l'énergie propre, même par ceux à qui on veut vendre cette hydroélectricité. C'est donc dans l'éolien, dans la géothermie, dans le solaire qu'il faut chercher de nouvelles sources d'énergie.

Pourquoi le gouvernement pousse pour ériger des barrages sur nos rivières, alors qu'en Grande-Bretagne les élus commencent à parler d'un «green new deal», donc un contrat social responsable et vert? Pour que le développement soit responsable, il doit être humain. On ne saura trop le répéter: un développement qui ne met pas la société avant l'économie, ce n'est que gaspillage, ce n'est que croissance effrénée, ce n'est que pollution.

Donc, plutôt que d'augmenter les tarifs des services, comme le gouvernement est poussé à le faire par les milieux affairistes actuellement, il faut que le gouvernement cherche du financement et des revenus pour rendre et améliorer ses services. Des sources légitimes ailleurs que dans la poche des classes moyennes à revenus plus que modestes, quand on pense aux privilèges et primes que s'accordent des dirigeants d'entreprise, comme les minières, les banques, les forestières, les pétrolières. Pourquoi le gouvernement ne pourrait-il pas exiger des redevances sur l'eau, sur la forêt, sur les ressources minières, plus que le 12 % dont ne se contentent même plus les peuples actuellement dominés, 12 %? Encore faut-il qu'ils le paient, ce 12 %. Donc, plutôt que de diminuer les services ou augmenter les tarifs, il faut cesser les crédits d'impôt inutiles à ces grandes entreprises insatiables, il faut aussi mener une lutte à l'évasion fiscale. Je comprends que le gouvernement ait l'intention de le faire dans une certaine mesure mais il faut que ce soit sérieux, il faut que ce soit énergique, à la hauteur de ce qu'enfin l'Europe prétend vouloir faire.

Pour que le développement soit durable, soit socialement responsable, on ne peut pas aller de l'avant avec un plan d'investissement qui, du point de vue environnemental et du point de vue social - je parle du plan d'investissement en infrastructures - est très, très décevant. Alors que le domaine du transport représente près de 20 milliards d'investissement, seulement 1,2 milliard est consacré à l'amélioration, la réparation et la construction d'infrastructures de transport en commun. Le gouvernement choisit de mettre donc cinq fois plus d'argent dans la réfection et la construction de ponts, de routes et d'autoroutes que dans le transport en commun. Évidemment, certains de ces travaux, comme Turcot, par exemple, ça ne peut pas attendre, mais ce qui fait problème, dans le plan gouvernemental, c'est de favoriser sans compter les infrastructures routières destinées aux vieux moyens de transport, que ce soit le transport individuel plutôt que le transport en commun.

Autre aspect décevant et socialement néfaste parce que ça va gruger d'énormes ressources, c'est le plan d'infrastructures que contiennent deux autres grands projets, le CHUM et la salle de spectacle de l'OSM. J'ai argumenté, en consultation prébudgétaire, pour démontrer à la ministre responsable que tous ceux qui ont déjà essayé, notamment en Grande-Bretagne, nous disent de ne pas aller en PPP pour la construction de mégahôpitaux. M. Porter, qui était en visite pour le réseau universitaire de McGill, s'est fait dire ça très clairement par le ministère de la Santé. Le résultat de ces partenariats dans différents domaines sont toujours la même chose, ça débouche sur un montage financier au moyen duquel des entrepreneurs obtiennent des revenus importants sur une base régulière, tandis que l'État assume les risques les plus importants liés au projet. C'est le cas notamment maintenant du CHUM, comme l'ont démontré tout récemment 200 médecins québécois, des ingénieurs du gouvernement et différents intervenants, comme nous le répétons depuis des années.

Alors, en fait, pour être responsables et devant notre société et devant l'environnement, il y a un certain nombre de choix qui doivent être conséquents, qui ne sont pas, malgré l'énoncé de principe de M. le premier ministre, qui ne sont pas au rendez-vous en termes d'engagements clairs.

Il faut imposer un moratoire à tout développement futur de projets PPP, tels que les projets de PPP qui concernent actuellement Turcot... je m'excuse, qui concernent actuellement le CHUM, l'Hôtel-Dieu du Québec et la salle de spectacle de l'OSM.

Alors, j'en profite, M. le Président, après avoir terminé mon allocution, pour déposer la motion de censure suivante:

«Que l'Assemblée nationale blâme sévèrement le gouvernement pour son entêtement à poursuivre les projets de partenariat public-privé inefficaces et plus coûteux pour les contribuables, plus particulièrement les projets du CHUM, de l'Hôtel-Dieu [du] Québec, de la salle de spectacle de l'OSM et de l'échangeur Turcot.»

Merci beaucoup. »

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